L’entreprise 2020 sera celle du « cerveau-d’œuvre » !

Traverser la faille spatio-temporelle de l’ancien au nouveau monde grâce au cerveau-d’œuvre…

Sorbonne-JP-Corniou« Entre l’ancien monde, qui se bat pour survivre, et le nouveau monde qui se bat pour émerger, nous sommes là, à la fois observateurs, acteurs engagés et désireux de faire naître de nouvelles logiques et de trouver de nouvelles clarifications… ». C’est ainsi que Jean-Pierre Corniou, Vice Président SIA Conseil, débute son intervention sur le thème « de la main d’œuvre au cerveau d’œuvre », proposée dans le cadre d’une journée de réflexion1 pour identifier « les talents pour l’entreprise numérique » par l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

Le « cerveau-d’œuvre » est un concept né en 1995, sur lequel on travaille, au sein de l’Institut de l’Iconomie, entre économistes, consultants et autres acteurs de l’entreprise, pour construire une logique autour de la notion de migration de notre ère vers celle du cerveau-d’œuvre.

De l’âge de la main-d’œuvre…

Qui n’a pas entendu ses grands-parents ou arrière-grands-parents expliquer qu’ils n’ont pu survivre qu’avec le travail physique, et que c’était difficile. Ils évoluaient dans un contexte hostile, dans lequel ils ont dû se battre pour survivre, se construire un futur au prix d’une intense dépense d’énergie. Tellement d’énergie que pendant des siècles l’espérance de vie de l’humanité était de l’ordre d’une trentaine d’années. Si elle est aujourd’hui d’environ 80 ans, c’est que nous nous sommes progressivement construits avec des valeurs qui se caractérisaient autour d’un minimum d’organisation.

Au départ, La collaboration était limitée. Le chasseur chassait seul, et les tribus étaient très peu structurées. Même si les hommes étaient capables de créer une représentation du monde à l’exemple de Lascaux !  « Et, pendant toute notre histoire de l’humanité, on va vivre ce rapport entre cette réalité matérielle que nous vivons quotidiennement dans des structures physiques, et notre imaginaire collectif et individuel, nourri de concepts et de créativité ».

Une des premières formes d’organisation du travail a été celle de la Légion romaine. Puis, au 18ème siècle, on a commencé à inculquer la science de l’utilisation de la main d’œuvre pour créer des biens industriels de façon organisée. Cette organisation est devenue, à partir du début du 20ème siècle, une organisation scientifique du travail. Cette organisation du travail était l’organisation rationnelle de la force musculaire. Elle a généré les formes d’organisations sociales très puissantes et très lourdes et a permis de décupler notre productivité.

Timothy Mitchell explique, dans un ouvrage qui s’appelle « Carbon Democracy », comment le passage du charbon au pétrole a complètement modifié les rapports sociaux dans les pays occidentaux. De grandes décisions structurantes ont été prises, notamment par Churchill qui a voulu passer du charbon au pétrole. Concrètement, nous sommes passés d’une activité purement musculaire, celle de l’extraction, à une activité déjà beaucoup plus dématérialisée. C’est ce qui a fait la force de l’industrie du pétrole.

Lorsque l’on parle de hiérarchie du travail, on parle de séparation stricte entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent. On n’attendait pas de leur part de cette main d’œuvre d’avoir de la créativité ou de l’imagination, mais une stricte exécution des instructions données par ceux qui pensent. C’est pour cela que le contrat de travail, dans le droit français, est un contrat de subordination. Quand on entrait dans une entreprise, on n’y entrait pas pour coopérer, on y entrait pour obéir. Les modèles de commandement et de coordination fondés sur la main d’œuvre, sont des modèles coercitifs.

Arrive alors l’informatique. C’est le début des années 70 (année de naissance du CIGREF). L’informatisation ouvre la voie à l’automatisation de processus stables et reproductifs, permettant d’accomplir des tâches répétitives à l’exemple de la comptabilité, la gestion du back office, etc. « Cette informatique a permis une industrialisation des fonctions tertiaires, une informatisation centralisée qui générait, autour des terminaux passifs, des travailleurs passifs », explique Jean-Pierre Corniou. Ces processus reproductifs permettent une culture prédictive. « Les organisations se fondent sur la planification : les budgets à 2 ans, 3 ans ou 5 ans, sur l’idée  que pour  passer de l’état « A » à l’état « B » de manière reproductive, il suffit de quelques contrôleurs de gestion, de vérificateurs habiles, pour atteindre les résultats ». L’organisation du travail se base sur l’idée que chaque travailleur va optimiser son résultat économique en fonction de l’énergie qui l’oblige à atteindre ses objectifs.

…A l’âge du cerveau-d’œuvre

Nous venons d’entrer dans un monde radicalement différent. C’est un monde du collectif. Jean-Pierre Corniou  explique que « chaque individu est génétiquement doté d’à peu près 7 milliards de neurones. Comme nous sommes 7 milliards de Terriens, imaginez 7 milliards de neurones multiplié par 7 milliards de Terriens ! Cela nous fait une belle capacité cognitive… ». Selon lui, l’intelligence ne peut être que cognitive. Il n’y a pas d’individu capable de tout réaliser seul !

« Je dis souvent que le travail se quantifie en joules. On a fonctionné pendant des années en évaluant par exemple le nombre de tonnes de charbon à extraire par personne, le nombre de voitures fabriquées par personne… On faisait une moyenne entre la durée du travail et la production. A l’ère du cerveau d’œuvre, on ne va pas acheter de la force de travail quantifiée, il n’y a plus de moyenne à calculer. Le cerveau est quelque chose de formidablement complexe, qui va fonctionner de façon non linéaire, qui va être capable d’une activité fulgurante pendant quelques instants par jour, et le reste du temps, il aura envie de prendre un café, de faire autre chose. Ce n’est pas grave. Ce qui compte dans ce monde du cerveau d’œuvre, c’est le collectif, c’est la fabrication collective du savoir, qui va permettre de créer dans des processus collectifs, de gérer des phénomènes complexes ».

C’est le monde du Web qui nous enseigné le monde collaboratif du cerveau-d’œuvre

Qu’est-ce qu’une société collaborative ? C’est une société qui va décentraliser le niveau de décision au niveau le plus opportun, tant sur le plan de l’efficacité décisionnelle que sur celui de l’efficience énergétique. Comment être capable de développer le moins possible d’énergie pour faire fonctionner les organisations ?
C’est le Web qui nous a enseigné cette dimension collaborative.  Le modèle du web est une métaphore de la transformation de la société : « c’est dans le partage de la problématique que l’on a le partage des solutions. Ce n’est qu’en développant un esprit coopératif, à la fois interne et externe, que l’on va amener de la création de valeur dont bénéficieront chacun  des acteurs de notre système, et bien évidemment les clients ».

Cet esprit collectif donne notamment le Crowdsourcing et surtout cela amène des transformations radicales basées sur les nouveaux modes de consommations collaboratives : « Qui aurait pu imaginer, il y  a encore cinq ans, la percée d’AirBnB ? Un million de locaux partagés. La percée de Blablacar… » ? Ces nouveaux modes de consommations collaboratives vont bien au-delà du partage de logements ou de voitures, ils créent du lien social, de nouvelles formes de consommations.

Le cerveau d’œuvre est un concept très riche, porteur de transformations comme le partage de l’information et de la connaissance qui s’échappe du moule hiérarchique pyramidal traditionnel. Quand on tire le modèle jusqu’au bout, on comprend qu’il s’applique évidemment aux sciences politiques, à l’organisation des entreprises. Le monde du 21ème  siècle sera en tout point différent du monde qui l’accueille…

partenaires_________________________

1 Les partenaires de cette journée de réflexion « pour un référentiel de e-compétences à l’université, destinée à mieux comprendre « comment acquérir les compétences adaptées aux besoins que pose l’informatisation de la société.

Cet article s’appuie sur les notes prises pendant la conférence, avec tous les risques d’interprétation que cela induit. Il n’engage pas les personnes citées.

 

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Un commentaire
  1. daniel breton

    Intéressant point de vue, mais j’avoue regretter un peu l’image du passage de la main au cerveau, comme si la main n’était plus a la hauteur des enjeux de demain (deux mains :)). J’ai sans doute la nostalgie de la vision de la main qui forme le cerveau, du pouce (de la main) opposable qui permet l’évolution de l’homo habilis en marche pour l’homo sapiens.
    Que deviendra la petite poucette sans sa main? Que devient le peintre, le sculpteur… sans cette harmonie entre la main et le cerveau? Nostalgie? finalement peut être pas uniquement….
    L’autre challenge bien sur sera de gérer cette transition de la main au cerveau pour les 7 milliard (peut être 10 à ce moment la?) d’homo numericus. Pourvu que les hommes de bonnes volontés continuent de se donner la main et de la tendre à ceux qui auront du mal!
    2 thumbs up
    Bien à vous

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